Les Cahiers d’enquêtes politiques. Vivre, expérimenter, raconter.

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Les Éditions des mondes à faire.

Peut-être qu’il faudrait commencer par le milieu, même si cet énoncé est devenu au fil du temps un aphorisme pouvant s’appliquer à tout et à n’importe quoi : au markéting, à une enquête d’opinion, à  des prospectives pour un programme de masse de vaccinations, à la construction d’un aéroport sur une quelconque zone humide, ou aux techniques contre-insurrectionnelles de l’Etat français… N’importe quel gouvernement ne dédaignerait de le faire sien lorsqu’il produit le milieu par lequel il nous rend captifs, ou lorsqu’il veut nous ensorceler. N’appelle-on pas la propagande gouvernementale des médias ? On le sait : la plus redoutable police est certainement celle qui tisse l’environnement qui nous fait exister en tant que membres d’une société, ou en tant que population, ou des représentants de l’opinion publique, ou, pire, depuis l’évidence du chaos  climatique, en tant qu’espèce. C’est par le maillage global d’innombrables dispositifs que nous sommes, et ceci jusqu’à la survie, dépendants des formes d’organisation hétéronomes qui nous éloignent de la vie singulière d’une communauté. N’en est-on pas arrivé au point crucial, selon la formule de Viveiros de Castro, où pour la première fois dans l’histoire terrienne l’environné (nous, les humains, que le nouveau Grand Récit mondial voudrait transformer en catégorie générale, sans différences ni divisions) est  devenu « l’environnant », ce qui  globalise la Terre entière constituant par là un monde Un ? Ne faut-il pas se risquer alors dans l’aventure d’une nouvelle fragmentation du monde, comportant des modes de vie singulières, des formes de communautés à l’impossible équivalence qui nous imposent des passages compliqués entre des mondes ? C’est de ces passages dont il faudra parler. Et des différentes fabriques des pratiques politiques partir des perspectives partielles. Quel soulagement que de ne plus prétendre penser le Un du tout !

 

Si nous tenons à commencer par des milieux pluriels, malgré leur annexion par les nouvelles polices de l’économie, c’est que notre démarche d’enquête politique ne veut plus, et ne peut plus, s’établir sur le roc d’aucun fondement ni d’aucune exemplarité. Nous avons payé très cher dans le passé la quête des déterminations historiques d’un monde Un, la constitution d’un sujet réflexif, la prétention à dévoiler les structures censées déchiffrer le sens de nos actes, les principes en dernière instance des mouvements révolutionnaires à venir. Le prix à payer aura été de nous éloigner de l’infinie variété des relations entre les êtres qui habitent les mondes du monde. Ou ce qui revient au même, non pas la perte de sens mais la perte du sens d’orientation et de la présence dans des lieux.

Nous nous voudrons pragmatistes. Héritiers de la « vérité déchiquetée » d’un monde en processus, quitte à abandonner le culte du sujet connaissant comme « unique propriétaire », pour  laisser la place à la communauté d’explorateurs[1]. C’est à ce prix, en renonçant à tout fondement qui laisserait présumer une vérité cachée et entière, disqualifiant ce qui ne seraient que les imaginaires trompeurs des communautés singulières, donc plurielles, et leurs perspectives partielles, que des rencontres peuvent avoir lieu. C’est à ce prix que nous pourrons prendre soin de nos devenirs improbables. Chevillés à la peur de l’imprévu par l’organisation qui nous est imposée de l’avenir comme gestion du désastre, faudrait-il succomber à la dernière catastrophe, celle par laquelle nous renoncerions à repeupler le monde de nouvelles situations où nous devenons, ou nous devenons autres avec les autres des autres ?

Commençons donc par le début, c’est-à-dire par le milieu : c’est à dire par des rencontres. Ces cahiers rassemblent des récits d’expérimentations, ou des « retours d’expérience » pourrai-t-on dire, qui à chaque fois engagent des collectifs, des manières de faire collectif et des manières de raconter des histoires qui transforment les situations que nous habitent. Le milieu dans notre cas c’est que cette introduction à l’ensemble des textes que nous présentons, textes issus de la transcription écrite des récits oraux, ne prétend être autre chose qu’un nouveau récit qui propose de circuler entre des mondes. Avec ces cahiers nous ne présentons pas un programme. Nous nous contenterons de parcourir un archipel. Et de lancer une invitation au voyage. Si des savoirs en émergent, ils ne seront que des savoirs situés dans des lieux. L’enquête n’est alors qu’une manière de faire pour que des rencontres puissent avoir lieu.

 

Nous nous sommes rencontrés à Piétrain, en Belgique, dans la maison d’un couple d’amis, réunis par des amitiés croisées et par la confiance dans la possibilité d’un accroissement de nos inclinaisons amicales (les amis de mes amis…). Nous nous étions imposé une condition préalable : laisser libre cours à des manières de raconter des expérimentations là-bas, sans en exiger à l’avance qu’elles dévoilent un « sens » politique. Si sens il doit y avoir dans ces récits, nous privilégierions celui d’Alice au Pays des merveilles qu’évoque Gilles Deleuze, lorsqu’elle s’exclame : « Dans quel sens, dans quel sens ! », sans que l’on sache au juste s’il s’agit d’un sens topologique ou d’une signification. Nous voudrions peut-être dire pour notre propre compte qu’il s’agit de convoquer dans le travail d’enquête une éthopoïétique du sens.

Nous ne voulons pas constituer une nouvelle bande d’amis, ni un groupe académique, ni une nouvelle organisation politique avec ses apostolats et ses apostats, ni prêcher la vie bonne. Juste explorer ce que qui fait communauté, serait-elle éphémère. Peut-être juste celle des explorateurs qui se rejoignent pendant un temps à la croisé des chemins. Nous nous sommes imposé seulement la contrainte du partage des récits où ceux qui parlent s’adressent à ceux qui veulent l’entendre. Mais pour que cela ait lieu nous avons décidé d’habiter ensemble quelque part pendant quelques jours. Banalement il a fallu partager l’intendance d’une maison pour y vivre à une trentaine : organiser des courses, préparer des repas, mettre en place des couchages, faire la vaisselle, entretenir nos espaces de vie…  Puis il y eut les rassemblements quotidiens autour d’un feu de cheminée pour raconter des histoires. Des mots qui retrouvent d’autres mots.

«  Sutty s’en fût, et s’abîma dans ses réflexions. Tout cela s’articulait autour du langage. On en revenait toujours aux mots : les Grecs et leur Logos, les Hébreux et leur Verbe qui était Dieu. Mais, ici, il s’agissait de mots. Pas de Logos, pas de Verbe, mais des mots. Pas un seul mot, mais beaucoup… une multitude. Personne ne faisait le monde, ne gouvernait le monde, ne disait le monde. Il était. Il agissait. Et les êtres humains le faisaient exister en tant que monde humain, par le langage ?».[2] Le langage, oui, mais celui d’un peuple de conteurs. C’est ce que découvre Sutty, l’ambassadrice de la Confédération, après un temps passé à Aka, la planète en pleine restauration scientiste gouvernée par la Corporation où, dans des nouvelles catacombes, survit un peuple clandestin de narrateurs qui tissent le langage pour tisser des itinéraires dans le monde. Mémoire, transmission, nouveaux lieux : convoquer ce qui n’est pas là. C’est parce que nous sommes de ce monde qu’on peut le faire devenir  autre et faire advenir d’autres mondes.

En rendant compte des récits que rassemblent ces cahiers nous avons voulu renoncer à faire des démonstrations. Ni exemplarité politique, ni des « alternatives » à la vie aliénée. Nous voudrions n’y voir que des « cas ». Un cas se situe dans un rapport de coalescence avec d’autres cas. Il puisse sa singularité dans son rapport avec d’autres cas. Les résonnances qui peuvent s’établir entre les uns et les autres ne peut tenir qu’à la particularité radicalement située de chacun.

Marie-Pierre nous parle de la fabrication d’un film avec des paysans sans terre au Nordeste brésilien, film qui nous dit que la communauté est litige sans fin. Marco évoque son voyage dans la ville de Detroit où des businessmans, nouvelle version de l’Homme à la Confiance melvillian, les Grands Escrocs Cosmopolites, retrouvent des nouvelles opportunités pour des affaires lucratives à partir du désastre, mais où d’autres formes de confiance commune font proliférer des formes concrètes de communisation dans des espaces urbains dévastés. Marianne et Edouard reviennent sur la constitution d’un livre d’expériences politiques où la question révolutionnaire émerge dans la constellation des pratiques et des réflexions plutôt qu’elle n’est portée par des sujets politiques. Isabelle nous raconte sa manière de lire la science fiction américaine qui nous dit la puissance cosmopolitique de la pluralité des modes d’existence des êtres en contraste avec l’appel révolutionnaire unificateur. Pierre retrace la mise en place d’un lieu de vie pour des sans abris aux corps abîmés et aux esprits volubiles ou monomaniaques, entre illégalisme et la légitimité de l’expérience du partage. Didier cartographie la mise en place d’un jardin collectif qui va durer malgré le poison ordinaire que peut distiller la vie des collectifs. Ursula rend présente la fabrique des passions techniques contre les technologies qui font système, étonnant processus de libération des objets techniques et de démontage micro-logique de la méga-machine capitaliste. Daniel évoque des souvenirs de son travail d’enquête ouvrière qui convoque des mondes « populaires », leurs luttes, les intimités partagées, plutôt que les classes subsumant tout dans un ordre de bataille.

On a dit que convoquer un milieu ne nous garantit en rien d’une quelconque vérité politique. Ce serait comme dire que la communauté, parce qu’elle est censée mettre à jour (ou dévoiler) un processus de communisation,  serait politique, c’est-à-dire antagoniste. Nous préférerions la ressaisir sur son versant agoniste. Nous dirons alors que c’est parce que les communautés sont des fabriques d’attachements pluriels, situés, toujours dans des lieux, qu’elles nous permettront (peut-être) d’habiter « quelque part », affirmativement, la politique.

Certes, il  y a à faire exister la part de guerre de la politique. Destitution du pouvoir de gouverner. Contre la pacification policière qui instaure l’équivalence générale de la valeur des choses, des êtres et y compris des processus, contre la synthèse globale des singularités qu’opère le capitalisme, contre l’annexion de nos milieux de vie par l’Etat, la communauté est d’abord l’affirmation de la vie singulière incommensurable.  Nous dirons alors avec des amis : « c’est par leur plénitude que les formes de vie achèvent la destitution. Ici, la soustraction est affirmation et l’affirmation fait partie de l’attaque ».

Immanence du négatif. Nier ce qui nie la puissance affirmative qui singularise la communauté. Rien de tout cela ne saurait être ni un programme, ni un exemple, ni un appel, ni un manifeste. Juste un combat pour rendre possible la composition entre des mondes, ou l’amicalité dans l’incompossible différence. Travailler la différence n’est pas un signe d’inimitié.

Que des communautés puissent être éphémères, là n’est pas le véritable problème. On peut se retrouver, ailleurs, dans des nouvelles appartenances et dans la fidélité à nos trajectoires anciennes.

Après tant de défaites, nous le savons maintenant : il ne s’agit pas de fabriquer  un monde à venir mais des devenirs dans ce monde-ci. L’avenir appartient à ceux qui gouvernent le désastre c’est là, dans ce néant qu’ils peuvent fantasmer un dernier vestige de légitimité. Notre travail d’enquête politique veut explorer l’hospitalité des mondes dans leurs devenirs improbables. Ces cahiers sont  une contribution pour rendre habitables les révolutions en devenir.

[1] Gilles Deleuze, « Barteleby ou la formule », in Critique et clinique, Les Editions de Minuit, 1993, à propos du pragmatisme dans la fiction américaine.

[2] Ursula Le Guin. Les dits d’Aka. Robert Lafon, 2000, p. 147.

Les Cahiers d’enquêtes politiques, n° 1, 2016. Les Éditions des mondes à faire.

 

 

 

 

 

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