Il pleut…

« Chaque individu opère une discrimination entre les actes volontaires de son esprit et ses perceptions involontaires, et sait qu’il doit accorder une foi totale à ces dernières. »

Emerson, La confiance en soi.                                            

On ne fait pas des films politiques, on fait politiquement des films, disait Godard. Un film politique prend toujours le risque de devenir un film policier : une police de la perception pour rendre exemplaire une histoire. On sait que dans les films policiers il y a toujours une morale, même si elle est négative, celle de la représentation : cynisme ou prétendue clairvoyance du marionnettiste qui dénonce un certain état du monde tout en maniant des situations et des personnages pour les faire parler (on aura bon apposer, ici, la dialectique du maître et de l’esclave, faisant du marionnettiste le pantin de ses marionnettes, cela reviendra au même). Prétention à capturer le réel pour lui faire dire que non, on ne me la fera pas, je ne me laisserai pas faire, je ne me laisserai pas berner par la réalité des choses, par des fausses perceptions, par l’imagination. Il y a toujours quelque chose qui se cache derrière autre chose. Et ainsi, méfiants, mais pensant être les plus malins, poursuivre la petite entreprise d’éternité dans la quête des essences derrière les mirages de l’apparence…

Il faut alors plutôt partir des petites perceptions : leur pouvoir d’association, qui est celui de l’actualisation des êtres, l’intensification de la vie dans la constitution des contrastes. L’attention portée à l’infime qui nous absente de nous-mêmes. Un moment du plan d’immanence de l’impersonnel singulier[1]. Ou l’introduction d’un point de vue qui nous dit que si le réel n’est que différence, il ouvre alors à la possibilité d’infinies associations. Impersonnelle et pourtant singulière, l’individuation est sans sujet : une femme, un homme. Un paysan sans terre. Non pas le Un de l’homme générique mais ce qui s’affirme parmi des « multiplicités quelconques »[2]. L’impersonnel n’est pas l’absence de singularité. Ce n’est pas une désubjectivation (lassante invocation de la désubjectivation qui nous rachète de l’inattention portée aux lieux de la singularisation). Tout au contraire, il est ce moment d’une très haute singularisation qui ouvre à la possibilité d’une rencontre. Il n’y a de rencontres que dans la perception des singularités. Quelque part. Entre-capture, des nouvelles singularisations… et ainsi de suite.

Il y a bien une inconscience dans le geste documentaire. Mais elle provient d’un inconscient du possible de la présentation qui nous arrache du présent mort-né de la pédagogie de la représentation, si souvent redevable d’une archéologie de la rédemption. Non pas ce qui aurait pu être, ce qui a raté, nous entraînant, saisis d’une humeur mauvaise dans la tentative d’embarquer les autres dans notre déception, mais ce qui pourrait être autrement dans l’acte qui produit une présence commune. Et qui ne guette pas un sens, par anticipation, dans l’après-coup de l’interprétation tourmentée. Déjà devenir autre chose, à laquelle on croit. Ce que nous devenons, dans l’enquête documentaire, puisque nous en sommes aussi les acteurs, c’est une voix dans la composition possible des voix du monde.

Ici, pas des causes et leurs effets : ce dont il s’agit c’est de construire la mémoire. Mais en est-il jamais autrement dans le « cinéma du réel »[3] ?

(…)

Texte intégral, en pdf, ici:

il-pleut

Publié dans les Cahiers d’enquêtes politiques, n° 1, 2016. Éditions des mondes à faire

[1]« L’immanence ne se rapporte pas à Quelque chose comme unité supérieure à toute chose, ni à un Sujet comme acte qui opère la synthèse des choses : c’est quand l’immanence n’est plus immanence à autre chose que soi qu’on peut parler d’un plan d’immanence ». Gilles Deleuze, « L’immanence : une vie… », in Deux régimes de fous. Textes et entretiens, 1975-1995, Les Éditions de Minuit, 2003, p. 360.

[2]Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues, Coll. Champs essais, Flammarion, 1996, p. 97.

[3]Jacques Rancière, « La fiction documentaire : Marker et la fiction de mémoire », in La fable cinématographique, Éditions du Seuil, 2001.

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