Habiter. Quelques notes.

Lamour nest pas concevable sans amants.
Edward P. Thompson. La formation de la classe ouvrière anglaise.

Sentir.

Dans La spirale, le récit qui clôt la singulière suite d’histoires de « Cosmicomics »[1], Italo Calvino nous fait participer au voyage statique d’un mollusque à travers 700 millions d’années.

Être informe accroché à son rocher, encore sans coquille, on assiste à la transformation du futur gastéropode faisant advenir la merveilleuse spirale de son enveloppe calcaire colorée. Son point de vue de mollusque se construit à partir du magma de sensations produit par le milieu marin, les va-et-vient des vagues sur cet organisme encore si peu organisé (se limitant à un anus et une bouche, nous dit-il, absorbant et expulsant dans un rythme nonchalant le liquide qui transporte des micro-organismes). « Je n’avais pas de forme, c’est-à-dire que je ne savais pas que j’en avais, ou, si vous voulez, je ne savais pas qu’on pût en avoir une. Je grandissais en somme par tous les côtés, au hasard ».

Donc un moi qui advient par sympathie sensitive avec un milieu. Un moi qui est pure individuation. Et c’est l’aspect comique de ce point de vue cosmique que doit traduire dans le langage un autre être individué qui s’appelle Calvino, les pensées et les rêveries possibles d’un être sans pensée, car sans cerveau pour organiser la pensée à l’âge des premières sensations d’un mollusque « grandissant de tous les côtés… ».

Le mollusque qui nous informe de ses émois, se nomme lui-même célibataire ; on pourrait dire qu’il est un bel exemple d’autopoïèsis. Mais l’histoire prend un tour palpitant au moment où des étranges communications débutent avec un autre existant semblablement asexué et qui vont produire un processus de sexuation générique des êtres mollusques (la reconnaissance d’un mollusque autre et la relation entre mollusques semblablement singuliers et coalescents avec leur milieu). Et comment s’opère ce processus de co-individuation ? Toujours à travers la transmission de vibrations par l’élément marin, puis l’émission de substances discriminables, puis, la surprenante sécrétion calcaire formant la coquille qui enferme le corps du mollusque pour attirer l’attention… Et enfin, le saut vers une coquille de mollusque qui, au bout du conte cosmologique, fait advenir l’œil chez d’autres êtres susceptible de regarder le merveilleux exosquelette. Car comme le dit le mollusque lui-même : « (…) la coquille ainsi était en mesure de produire des images visuelles de coquilles, qui sont des choses très semblables –pour autant qu’on le sache– à la coquille elle-même, sauf que tandis que la coquille est ici, elles, se forment par ailleurs, et par exemple sur une rétine ».

Et que faire de la capacité à « émettre ou à refléter des vibrations lumineuses dans un ordre distinct et reconnaissable» ? Captiver un autre être contraint, ou aspirant (qui pourrait le dire ?), à développer un organe accueillant la beauté de la forme et des couleurs irisées de la coquille : l’œil et un système compliqué qui aboutit à un encéphale chez d’autres êtres de nature.

Le récit nous transporte finalement dans une plage à la fin des années 60, avec des baigneurs et des baigneuses se regardant joyeux, des seiches aux yeux globuleux, des crevettes avec leurs yeux saillants et pédonculés, des goélands aux yeux inexpressifs, un capitaine au long cours fixant de son regard peut être mélancolique l’horizon et celui du vendeur de glaces sur sa motocyclette scrutant de possibles clients sur la plage…

« Tous ces yeux étaient les miens. C’est moi qui les avais rendus possibles : j’avais eu le rôle actif (…).

« Et au fond de chacun de ces yeux j’habitais, ou, si vous voulez, un autre moi-même y logeait, une de mes images, et elle se rencontrait avec son image à elle (la coquille), la plus fidèle de ses images à elle, dans l’outre-monde qui s’ouvre en traversant la sphère semi-liquide des iris, le noir des pupilles, le palais des glaces des rétines, dans notre véritable élément qui s’étend sans rives ni frontières ».

Accordages.

On peut trouver une belle isomorphie avec cette manière de « grandir de tous les cotés » dans un autre récit, celui de Daniel Stern dans Le journal d’un bébé[2]. On en retiendra principalement que pour saisir l’émergence des expériences premières il procède par une approche éthologique. Saisir ce qu’il appelle le sentiment de soi en devenir, en tant que sentiment de coappartenance relationnelle entre l’enfant, d’autres êtres et des choses, suppose « (…) apprendre de l’enfant le sens que revêt son expérience »[3], en faisant partie d’une situation commune.  Ce récit est une tentative de construction du point de vue d’un nourrisson, par empathie sensitive avec son milieu, à partir de l’observation des expériences de co-individuation entre l’adulte et l’enfant. L’observation elle-même est processus. Elle ne peut échapper en tant que telle aux accordages multiples et amodaux qui font advenir la relation entre l’enfant et l’observateur, de la même manière qu’elle advient entre celui-là et ses parents. Il y a là une mise en tension entre un artefact théorique et ce qui doit être observé. Car s’il s’agit avant tout d’apprendre à regarder, à percevoir et à sentir, c’est qu’être affecté par la situation singulière de l’observation est la seule manière de comprendre : et ce « comprendre » ne peut avoir lieu sans « faire comprendre que l’on comprend ». Il ne s’agit pas seulement d’une apologie de l’empathie mais d’une prolongation du renouveau épistémologique qui veut que l’individuation du nourrisson (et la possibilité de la rendre intelligible à d’autres que lui) est conditionnée par l’engagement dans une situation qui devient commune, entre l’enfant, l’adulte et l’observateur (ou le psychothérapeute). Bien entendu, on est loin d’une « re-présentation » de l’enfant comme proto-sujet, surgissant du magma de l’indifférencié (fusion, « toute puissance narcissique », intolérance à la frustration, clivage, morcèlement, fantasmes primordiaux, psychose originaire…) et advenant par la grâce d’une différentiation que seul l’enfant plus tard doué de parole nous permet de rendre hypothétique[4] :    « Les enfants (infantes) ne peuvent savoir ce qu’ils ne savent pas, ni qu’ils ne savent pas. (…) Si on ne réifie pas l’indifférenciation, en tant qu’attribut de l’expérience subjective de l’enfant, la situation apparaît toute différente (pour l’observateur). Bien des expériences subjectives existent, avec ce qui peut, pour l’enfant, être une clarté et une vivacité très précises. Le manque de relation entre ces expériences n’est pas remarqué »[5].

Subjectivation donc plutôt que Sujet. Comme le dit David Lapoujade à propos de l’événement : sitôt qu’on se donne un sujet « fondateur et constituant » il faut en sortir, si on veut saisir l’avènement de l’expérience non séparée de la réalité. C’est de la prison du sujet Un et de sa division instituante dont il faut sortir. Celle qui déclare la préexistence de l’unité contenant virtuellement sa division (entre le sujet et l’objet, ou encore au sein du sujet clivé dans son rapport à lui-même). On pourra parler alors plutôt d’unités de consistance, là ou les parties s’entretiennent entre elles par adhérence : « On dira par exemple que la lumière tient par les yeux et par la photosynthèse des végétaux ; inversement les végétaux tiennent par la lumière. Il y a donc unité dans ce sens, mais c’est tout. Toute transcendance est ainsi récusée puisque les parties ne sont plus unifiées par une rationalité supérieure – point de vue tout extérieur ; elles s’entretiennent ensemble. Chaque chose que l’on essayera de prélever viendra avec son halo de connexions, sa région »[6].

Etre-Sujet ?

On peut difficilement ne pas mettre en contraste les hypothèses de Daniel Stern avec celles, qui ne se prétendent telles, concernant l’enfant psychanalytique, en particulier l’édifiante fable lacanienne portant sur l’accession du sujet Un, irrémédiablement clivé, contre la fragmentation psychotique des origines. Ce serait l’imago spéculaire (et purement spéculative) qui ferait de l’être narcissique, succédant à celui morcelé des origines, l’Un de l’Autre, ouvrant à la symbolisation de l’expérience, et qui est toujours absence à soi dans son rapport d’altérité. Position purement déclarative d’un sujet réflexif, enfant furieusement dialectique. Que le théorème lacanien ait pu si longtemps s’ériger en dogme anthropologique, universel, anhistorique, n’est peut être, comme le souligne Sloterdijk[7], qu’une projection « extravagante » et parodique de la doctrine gnostique prônant l’ordre du Sujet par la connaissance de soi. « Je me vois me voir » : sujet de la re-présentation dans un hors de soi qui ne trouve son ancrage que dans l’Autre qui permet le discours sur soi. Et cet autre n’est au bout du compte que le bon vieux sujet réflexif projeté dans l’acte de parole théorique. « Le moi lacanien est le moi en tant qu’il se théorise, jamais le moi en tant qu’il « se » sent ou « s »’éprouve »[8]. On pourrait dire par contraste que le moi sternien est un moi avant tout sensitif et de position.

On est loin du rapport au réel, le lieu à chaque fois singulier de la production des processus de subjectivation des humains en tant qu’ils sont des êtres de relation (une éthopoïètique). Seule une pensée de la fondation permet de mettre ainsi à distance la relation productive. Cette étrange séparation entre les termes de la relation suppose la forclusion de la co-individuation qui est toujours la mise en jeu de mondes hétérogènes.

Que seul le Symbolique et sa Loi instituant l’humanisation, conjurant les mirages de l’imaginaire et les rapports à un réel impossible, puissent sauver le sujet, est une étrange manière de faire persister le pouvoir de définir la machine anthropologique par séparation[9].

 

[1] Italo Calvino, Cosmicomics. Editions du Seuil, 1968, pp. 139-153.

[2] Daniel Stern, Le journal d’un bébé. Odile Jacob, 2004.

[3] Léon Chertok, Isabelle Stengers, Le cœur et la raison. L’hypnose en question, de Lavoisier à Lacan. Editions Payot, 1989, p. 149.

[4] Daniel Stern n’évoque plus la notion de stades de développement mais celle de domaines multiples et imbriqués par coalescence.

[5] Daniel Stern, Le monde interpersonnel du nourrisson, cité par Léon Chertok et Isabelle Stengers, op. cit. p. 151.

[6] David Lapoujade, William James, Empirisme et pragmatisme, Les empêcheurs de penser en rond/Le Seuil, 2007, pp. 36-37 et p. 87.

[7] Peter Sloterdijk, Bulles. Sphères I, Pauvert-Fayard 2002, p. 585.

[8] Mikkel Borch-Jacobsen, Lacan. Le maître absolu, Champs/Flamarion, p. 77.

[9] Muriel Combes, La vie inséparée. Vie et sujet au temps de la biopolitique, Editions Dittmar, 2011. La « machine anthropologique » y apparaît intrinsèque au biopouvoir, en tant que création d’une disposition à la séparation de l’humainauxautresêtres.

Josep Rafanell i Orra

Texte publié dans la revue Chimères, n° 78, Soigne qui peut, 2012.

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