Corbeau.

(…) et il était difficile de se rendre compte s’il s’agissait d’un incendie ou de la lune qui allait se lever.

Tchekhov, La steppe.

            Division

            Que la politique construit des nouveaux régimes de visibilité de la division, la prolifération de révoltes, d’émeutes et d’insurrections ces dernières années à travers le monde de l’homogenèse capitaliste, semble à nouveau le démontrer. A Rio ou à Notre Dame des Landes.

Il y a ceux qui gouvernent et ceux qui ne veulent plus être gouvernés, il y a les militants zélés de l’économie et il y a ceux qui refusent de subir les ravages de la valorisation capitaliste… Ni l’abrutissement de la propagande gouvernementale, ni les nouveaux dispositifs d’intégration à l’économie globalisée, pas plus que les derniers avatars des techniques policières engagées dans une guerre civile mondialisée, ne parviennent plus à démentir que la politique est à chaque fois la mise à jour d’un affrontement. Mais s’il s’agit de rappeler que la réactivation d’une ligne de partage permet d’identifier l’ennemi et ses dispositifs, cette ligne sinueuse instaure aussi le camp des amis de la politique antagoniste. Et c’est alors l’infinie variété du partage et de l’impartageable qui doit-être considérée à travers la rencontre entre des mondes.

 

On pourra dire les choses autrement : qu’est-ce que le monde que le communisme convoque aujourd’hui? Peut être la fin du monde. Ou la fin du monde Un[1]. Le communisme est alors en premier lieu le soin que l’on porte au passage entre des mondes, parfois improbables : ni l’espace inclusif d’une conception idéale du communiste dont nous ne pouvons rien savoir sans l’effectuation de l’expérience de la communisation, ni l’espace exclusif de ce qui serait en négatif non-communiste. Mais plutôt un espace « inter-clusif », celui de l’hétérogénèse, dans lequel ont lieu les rencontres d’où surgit la nouveauté de l’expérience de la coopération, de l’égalité et la composition entre les mondes de la différence. Car il n’y a d’égalité que celle des différences mises en rapport. Et ces rapports ont lieu dans des lieux et entre des lieux, car on habite toujours un lieu.

« L’habitant est (…) quelqu’un qui, dès l’intérieur, participe au monde en train de se faire ». Et qui, par ses trajets « contribue à son tissage et à son maillage »[2]. On ne communise pas le « même », en dehors de sa localisation. Appelons alors une politique communiste habitable la prolifération de dispositifs qui promeuvent les lieux de l’autonomie, la réciprocité des liens du collectif au plus loin de l’hétéronomie de la valorisation capitaliste et de sa gestion étatique. Il n’y a pas les communistes et les autres mais des processus de communisation où on habite la différence inscrite dans les paysages du réel.

On suivra Mario  Tronti lorsqu’il définit la politique comme l’événement où le Un se sépare en deux sans possibilité de synthèse. Il y a le « deux » contre les pratiques démocratiques totalitaires, au sens où elles prétendent totaliser un espace d’intégration sans division et où l’économie est parvenue à destituer la politique[3]. Mais on sera contraints de dire, sauf à s’abandonner à la mélancolie face à la fin de la centralité d’un sujet politique, exemplairement représenté par le prolétariat, que la classe d’une politique antagoniste à la classe du capital est la classe de la multiplicité, celle qui cultive la différence sans renoncer à la lutte contre la division. Paradoxe de la lutte des classes aujourd’hui pour l’émancipation.

 

Nier ce qui nie

Il y a dans l’émancipation une tension entre deux polarités indissociables : la négativité qui se lève contre les assignations qui gouvernent les parties du social, désidentification aux médiations policières de l’individuation, si on emprunte le langage rancièrien. Et la positivité de la construction de nouvelles médiations dans les lieux qui singularisent la communauté.

On pourra dire que l’économie est la politique du capital, l’ensemble des dispositifs visant le gouvernement des conduites et la prescription du lien social vouée à la création et la circulation des flux de la valorisation. Prétention à garantir la reproduction matérielle et existentielle des sociétés humaines, et qui procède par l’annexion policière de toutes les formes de vie et de leurs milieux[4].

D’une façon antinomique, l’autonomie est la politique du communisme, en tant qu’elle concerne les liens qui font communauté : des hétérotopies opérant des bifurcations dans le temps linéaire de l’accumulation capitaliste[5].

 

L’autonomie politique n’est pas, comme semble nous l’indiquer la tradition que nous avons héritée des Lumières, une autonomie individuelle. Même l’autonomie prescrite par le capital est collective, elle n’exclut pas la coopération : mais toujours dans le cadre hétéronome de la valorisation marchande des relations entre les choses, l’ensemble du vivant et les humains (ce sera alors de « capital humain » dont il s’agit, comme disent si joliment les économistes).

Il faut donc une nouvelle entente du concept d’autonomie, débarrassée de la figure centrale d’un sujet politique interne au système-monde de l‘économie. Cette nouvelle entente suppose l’ouverture d’un dehors incompatible avec la capture, l’exploitation et l’expropriation des formes de vie qui constituent l’intériorité capitaliste. Et ce dehors n’est autre que la multiplicité des milieux où s’inscrivent les formes de vie de la communauté.  Il y a le dedans de l’homogenèse de l’économie, malgré l’appétit capitaliste pour la valorisation de la singularité dans ses régimes de calcul de l’universelle équivalence. Et il y a le dehors de l’hétérogénèse, la rencontre, incalculable, entre les êtres, humains et non-humains, qui font lieu. L’autonomie politique sera éthopoïétique ou ne sera pas.

L’autonomie ainsi entendue, suppose l’invention de nouveaux dispositifs où « la négation du monde de la négation est le point d’ancrage concret de l’impulsion émancipatrice »[6]. Les dispositifs politiques seront de ce fait des contre-dispositifs, un combat. Leurs effets sont le blocage, le détournement des flux de la circulation mais aussi les reconfigurations de l’espace-temps programmés par le contrôle et l’administration de la totalité du social intégrée à la gestion capitaliste.

On dira alors qu’un dispositif d’expérimentation communiste est la positivité de la création d’agencements qui instaurent la clôture provisoire d’un lieu, entre les êtres. Ce qui suppose la reconnaissance des liens d’interdépendance, la singularisation de nos milieux où se constituent l’être-au-monde de la réciprocité, et ou les lieux du collectif sont la condition d’émergence du nouveau dans le réel.

(…)

Le texte intégral, en pdf, ici:

corbeau

Publié dans la Revue Le merle, vol. 2, n. 1, 2014

[1] Jean-Clet Martin. Plurivers. Essai sur la fin du monde. PUF, 2010.

[2] Tim Ingold. Une brève histoire des lignes. Zones sensibles, 2011, p. 108.

[3] Mario Tronti, La politique au crépuscule. Editons de L’Eclat, 2009.

[4] Pour un renouveau du concept d’autonomie indissociable de la multiplicité des formes de vie voir Jérôme Baschet, Adieu au capitalisme. Autonomie, société du bien vivre et multiplicité des mondes. La Découverte 2014.

[5] A ce propos voir : Collectif pour l’intervention, Communisme : un manifeste. Éditons Nous, 2012. Dans cet ouvrage collectif nous proposions : « Les lieux de l’autonomie sont à nos yeux le seul ancrage de la politique révolutionnaire. S’il en est ainsi, c’est en raison de notre refus de faire reposer le mouvement révolutionnaire sur une pseudo-nécessité historique ou sur une figure messianique comme le prolétariat. Nous préférons prendre appui sur la multiplicité des lieux et des collectifs qui organisent des formes de sécession avec les impératifs de l’économie ; et qui se tiennent autant que possible à distance de la nécessité de se constituer en  force productive pour le capital », p. 53.

[6] Jérôme Baschet, op.cit., p. 10.

 

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