Contre l’utopie du capital, les hétérotopies du communisme.

 

Le présent est une hypothèse qu’on n’a pas encore dépassée.

Michel Foucault.

 

L’Etat du capital. Un projet permanent.

Sur l’offensive actuelle du capitalisme, on peut convenir qu’il n’y a pas de réel conflit entre le marché, serait-il « financiarisé », et les structures étatiques, se prétendraient-elles régulatrices d’une économie débridée. La violence du capitalisme, celle de l’exploitation du travail et de l’expropriation des rapports des êtres du vivant à leurs milieux, ne peut s’exercer, aujourd’hui comme hier, sans les structures juridiques, policières et gestionnaires des Etats.

Il n’est plus besoin de rappeler la relation intime des formes de valorisation capitalistes avec l’Etat. L’histoire des enclosures en est l’illustration permanente et en permanence renouvelée, depuis sa phase des formes primitives d’accumulation du capital, avec la destruction des usages communs traditionnels, jusqu’au développement de nouvelles enclosures, nouvelles formes de violence indissociable d’une surenchère de réglementations, de droits de propriété, de spoliation des savoirs collectifs et de destruction des communautés.

L’expropriation et l’exploitation du travail vivant ne peuvent s’organiser sans des formes de gouvernement. Elles passent par l’exercice d’innovations constantes du contrôle et de l’intégration de la population à l’économie. Mais aussi par la gestion globale du vivant. Cette biopolitique est inséparable de la valorisation capitaliste.

Mais il faut aller encore plus loin. Le capitalisme aujourd’hui a aussi besoin de valoriser le virtuel, à savoir ce qui n’a d’existence qu’à l’état de projet. Tout à un prix : y compris la projection de ce qui doit advenir. Il faut potentialiser, en chacun de nous, la mise en projet de la vie en tant que nouveaux foyers actifs de la valorisation. La crise actuelle du capitalisme est liée essentiellement à une logique d’expansion spéculative sur l’endettement (des individus jusqu’aux Etats) qui s’appuie sur une subjectivation par le projet. Si on s’accorde à considérer la spéculation comme le moteur de la crise actuelle, ce n’est pas uniquement en tant que celle-ci est la fuite en avant d’une économie financière « déconnectée de l’économie réelle », mais en tant que la spéculation a permis de construire la réalité d’une logique de projet illimitée.

Cette logique d’endettement, moteur de la croissance hypostasiée, bien que reposant sur le calcul et l’évaluation, est essentiellement portée par la confiance qu’ont les militants de l’économie en leur projet : confiance dans le fait que chacun peut s’engager à son tour dans un « devenir-projet » valorisable. Et que cette confiance partagée conduira forcément à la croyance universelle, pour tous les « acteurs » de l’économie (du prolétaire au chômeur, du trader à l’habitant du bidonville), que le développement perpétuel de la marchandise est seul en mesure de garantir une existence sociale et des rapports sensibles avec le monde. Même au prix de s’arracher perpétuellement au présent en train de se faire. Que cette confiance s’effrite et c’est l’ensemble de l’architecture du contrôle qui risque de s’écrouler.

Mais les différentes polices de l’économie sont là pour veiller sur nous et sur nos mondes, y compris virtuels : du coaching de l’entreprise au travail social, de la santé au développement personnel, de l’aménagement du territoire à l’urbanisme. Tout un travail visant l’intériorisation de normes subjectivantes. Et si ça ne marche pas il reste toujours la basse police des matraques, des flash-ball, des fichiers ADN et de la biométrie.

On pourra dire alors que l’économie n’est rien d’autre que la politique du capital; la politique de ses différentes polices instaurant le sujet de l’économie. Et qu’une politique adverse peut toujours être  nommée la politique des communistes. Il reste alors à réinventer la tradition communiste pour la sortir du terrible héritage de la planification étatique.

Nous faisons alors l’hypothèse qu’une politique communiste ne peut émerger qu’à travers la création d’hétérotopies en mesure de se soustraire à l’espace de circulation des flux du capital. Ces lieux, devenus habitables, sont inséparables des formes d’autonomie collective par lesquelles se singularisent les communautés.

La politique communiste est alors la réactivation de l’antagonisme à partir des lieux du commun. De nouvelles formes de confiance, surgissant de la communauté, peuvent être alors en mesure de désactiver le pouvoir des polices de l’économie.

 

Démocratie de choc.

Ce qui se passe en Grèce aujourd’hui est exemplaire à plusieurs titres. Il faut sans doute souligner un premier aspect, du coté de la politique du capital : même le formalisme démocratique y a disparu pour faire place à une nouvelle articulation entre l’Etat redevenu despotique et le marché. Certains appellent cette inflexion de véritables coups d’Etat promus par le capital. Papademos en Grèce, comme Monti en Italie, ou Draghi à la tête de la BCE, grassement payés pendant des années par des banques aux dimensions planétaires, sont aujourd’hui à la tête d’Etats ou d’institutions de gouvernance supra-étatiques sans que même le rituel vide des élections n’ait à être convoqué.

La résistance populaire a pu se montrer à certains moments à la hauteur de l’offensive conjuguée de l’Etat grec et des institutions du capitalisme sans frontières : manifestations massives, mouvements d’émeutes, refus des médiations des partis et des syndicats. Mais malgré l’intensité retrouvée des révoltes populaires, il ne saurait être question de peindre le tableau idyllique d’une Grèce révolutionnaire. La déliquescence et la désespérance sociale sont aussi impressionnantes : explosion de la mendicité, de la prostitution, des trafics de stupéfiants. Images de gens fouillant les poubelles. Augmentation des suicides. Surconsommation de psychotropes. Migrants rasant les murs dans un climat de racisme grandissant…

Et cependant parler de la Grèce aujourd’hui, c’est aussi évoquer un laboratoire politique : formes de défection collectives d’une ampleur inusuelle (comme celles du mouvement « je ne paye pas »), retour à des formes d’autosubsistance, allant de pair avec le développement de réseaux improvisés entre producteurs et consommateurs court-circuitant les intermédiaires, émergence d’un syndicalisme de base combatif, horizontal et démocratique, extension de formes de réappropriation, seraient-elles précaires, par les classes populaires : pillages de supermarchés et redistribution de nourriture, occupations de maisons vides, de mairies, de bâtiments administratifs, d’usines… Ainsi, la réappropriation de certains quartiers redessine la cartographie politique de la ville en établissant des maquis de la résistance et des formes de solidarité collective.

Il faut sans doute encore évoquer les exemples emblématiques d’autogestion de l’hôpital général de Kilkis, dont le fonctionnement a été organisé pendant plusieurs semaines par des assemblées de travailleurs, ou celui du journal national Les Travailleurs à Eleftherotypia repris totalement en main par ses salariés.  On peut parier que les rapports aux malades dans le travail de soin de l’hôpital de Kilkis ont été bouleversés par de nouveaux rapports égalitaires, et que la fabrication « d’informations » par les travailleurs d’Eleftherotypia sort du formatage servile à l’égard du pouvoir auquel nous a habitué le journalisme de la grande presse européenne.

On peut considérer ces expériences de réappropriation et d’autogestion comme la réinvention de formes d’autonomie populaires. On pourra dire qu’elles fabriquent les lieux du commun. Il ne semble plus possible de penser à l’émergence d’un mouvement révolutionnaire sans la fabrication de tels lieux. Dès à présent.

(…)

Version intégrale en pdf, ici:

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Publié dans la Revue Ecorev, n° 39, 2012.

 

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